Phitanie – La guérisseuse

Nyal-01-01

La couleur oranger de la nuit s’était déjà bien installée lorsque Nyal termina son inventaire. Elle plaça le dernier flacon dans son armoire et referma la vitre à l’aide d’une petite clé. La clé de tous ses trésors. Elle jeta un regard à sa boutique et un sourire de satisfaction s’étira sur ses lèvres. Elle aimait cet endroit.

Elle se dirigea lentement vers une ouverture à l’arrière de son magasin et traversa une petite cour pavée dont elle avait seule la jouissance. Ça sentait la nature, l’odeur qu’elle aimait le plus au monde. Quelques secondes à peine s’écoulèrent puis elle passa sous une porte qu’elle avait pris l’habitude de ne jamais verrouiller, celle de sa maison. Elle se dirigea machinalement vers la cuisine où elle alluma un feu pour réchauffer le reste de sa soupe de la veille, puis elle s’avachit dans son fauteuil.

Les journées d’inventaires étaient les plus épuisantes. Nyal se levait aux aurores pour préparer tous ses remèdes à partir des plantes qu’elle avait passé la semaine à cueillir. Puis elle remplissait ses fioles, les étiquetait, pour finalement les compter et les ranger soigneusement là où elles pourraient être choisies par ses clients. Avant, tout cela était moins fatiguant. Mais depuis la mort de ses parents, il y a dix ans maintenant, Nyal s’occupait seule de la boutique et de son approvisionnement.

La soupe se mit à bouillir et Nyal se leva aussitôt pour récupérer son diner. Elle le versa dans un bol qu’elle approcha au bord de ses lèvres. Elle renversa la première bouchée sur sa tunique lorsqu’elle entendit quelqu’un tambouriner à la porte de sa boutique.

—Et m**** ! jura-t-elle en tentant d’enlever le liquide bouillant de ses vêtements.

Le vacarme s’intensifia et Nyal dut se résoudre à abandonner son repas pour voir qui pouvait bien frapper chez elle à cette heure-ci. Elle approcha timidement de son lieu de travail pour ne pas alerter l’inconnu de sa présence. Après tout, il était au moins onze heure du soir… Une ombre se dessinait clairement à travers la porte. Nyal hésita un instant puis lâcha prise. Cette personne devait certainement avoir une bonne raison pour la solliciter si tard.

—Ouvrez-moi. Pitié.

Nyal s’arrêta sans le vouloir au milieu de son ascension. Le ton de son interlocuteur était pressant. Implorant. Pitié ? Une boule se matérialisa dans son ventre puis elle lui ouvrit finalement son magasin.

Un homme s’engouffra dans la pièce et referma violemment la porte avant de s’en éloigner le plus vite possible. Il titubait et son t-shirt était recouvert de sang.

—Par Gaïa ! Mais qu’est-ce…

L’homme se jeta sur elle et recouvrit sa bouche de sa main avant qu’elle n’ait pu prononcer la moindre parole. Nyal retint un cri. Que lui voulait-il ?

Elle entendit le bruit d’un tintement familier s’approcher de la ruelle. Des gardes venaient d’arriver sur la place en face de sa boutique. Ils chuchotèrent, l’empêchant de comprendre leurs paroles. Son pouls battait à tout rompre contre la paume de son agresseur. Elle avait envie d’hurler, de se débattre, mais malgré sa blessure, l’homme la tenait fermement contre lui, lui interdisant la moindre révolte.

—Je vous jure que je ne vous veux aucun mal…

Un chuchotement qui la fit tressauter. Si c’était vraiment le cas, pourquoi la prenait-il en otage ? Les gardes firent encore quelques pas sur la place et l’espace d’un instant, Nyal espéra qu’ils frapperaient à sa porte. Mais ils s’éloignèrent au bout de quelques minutes, l’abandonnant aux bras du fugitif. Une vague de frissons l’envahit. Qu’allait-il faire ? Qu’attendait-il d’elle ?

Alors qu’elle imaginait mille et un scénari, Nyal sentit la pression sur sa bouche se relâcher. Ses pensées se paralysèrent. Et s’il disait vrai ? S’il ne lui voulait aucun mal ? Il l’invita d’un geste étonnamment délicat à se retourner. Elle s’exécuta, tremblotante et accrocha ses yeux d’un bleu perçant. Toute son inquiétude s’évapora d’un coup.

—Je suis quelqu’un de bien. Je vous promets que je ne vous ferai pas de….

Mais avant qu’il n’ait pu terminer sa phrase, il s’écroula à ses pieds, inconscient.

Nyal mit quelques instants avant de recouvrer ses esprits et réaliser ce qu’il venait juste de se passer. Elle hésita une brève seconde à courir dans la rue prévenir les gardes mais le souvenir de son regard l’en empêcha. Avant même de s’en rendre compte, Nyal s’accroupit et releva lentement son haut pour trouver la source du saignement. Elle grimaça en voyant qu’une ligne nette et profonde lui barrait l’estomac. Il s’était fait attaquer par une lame tranchante. Elle posa un regard sur la tête brune et mystérieuse qui s’était évanouie.

—Mais qui êtes-vous…

Elle remarqua des perles de sueur poindre sur son front. La fièvre montait. Elle ne devait plus perdre une seule seconde. Sans prendre le temps de réfléchir à ce qu’elle devait ou non faire, elle partit dans l’arrière-boutique récupérer une bougie et chercha dans ses étagères quelques extraits d’Ausz et de Loïky. Ses parents lui avaient toujours dit qu’il s’agissait des plantes les plus miraculeuses. Elle découpa plusieurs feuilles qu’elle hacha avec d’autres herbes et ajouta une sorte de crème jaunâtre tout en marmonnant des paroles inaudibles. Elle jetait régulièrement un œil à son patient, tant pour s’enquérir de son état que pour vérifier qu’il n’était plus capable de s’en prendre à elle. Quand la mixture eut une consistance qui lui parut convaincante, elle s’approcha de nouveau de l’inconnu. Elle posa le bol à ses pieds et remonta doucement son haut pour libérer pleinement son torse. Il était musclé mais Nyal s’empêcha de penser à l’effet que voir cet homme à moitié nu pouvait lui procurer. Elle attrapa un chiffon mouillé et nettoya la blessure avec précaution. Puis elle remplit généreusement la plaie avec sa pommade. Elle sentit la peau de l’homme tressauter sous sa pression mais il ne se réveilla pas pour autant. Elle attrapa des bandages et enroula le tissu autour de son abdomen en soulevant son poids mort tant bien que mal. Elle ferma alors ses yeux et, les mains posées sur son torse, elle entra dans une transe que son père lui avait appris à maitriser.

Quand elle rouvrit les yeux, la fièvre s’était estompée et les saignements s’étaient arrêtés. Il ne restait plus qu’à voir s’il passerait la nuit. Elle se releva et éloigna une mèche de son front avec sa main. Un liquide chaud s’étala sur son visage. Ses mains étaient recouvertes de sang. Elle observa le plancher de sa boutique dont certaines planches étaient totalement imbibées du liquide rougeâtre.

—Qu’est-ce que j’ai fait ?

Elle repensa à leur rencontre. Aux gardes à sa recherche. Etait-il vraiment dangereux ? Devait-elle prévenir quelqu’un de sa présence ? Elle jeta un œil dehors. La nuit était déjà bien avancée. Que ferait-elle au lever du jour ? Elle colla son corps contre le mur et se laissa glisser par terre. Il lui avait dit qu’il était quelqu’un de bien. Qu’il ne lui voulait aucun mal. Pouvait-elle le croire ? Elle jeta un nouveau regard au blessé. Il avait des traits fins qui inspiraient la confiance. Et ses yeux… elle se souvenait du trouble qu’ils avaient provoqué en elle. Elle rougit. Un homme avec de tels yeux ne pouvait pas être mauvais.

La sérénité la gagna peu à peu et avant qu’elle ne s’en rende compte, elle s’endormit.

*

Nyal fut tirée de son léger sommeil par un gémissement. Elle ouvrit les yeux et aperçut un homme blessé tentant de se redresser. La scène de la veille lui revint en quelques secondes. Les coups frappés à sa porte. Les gardes. La plaie béante.

—N’essayez surtout pas de bouger !

Il s’immobilisa alors qu’elle se jetait déjà sur lui pour voir si le bandage n’avait pas bougé. Elle tira un peu et souffla de soulagement. Une cicatrice saine commençait déjà à apparaître. Elle sentit alors le regard insistant de l’inconnu sur elle et une nouvelle vague de frissons s’empara d’elle. Qui était-il ?

Elle s’écarta lentement mais sûrement avant qu’il ne puisse lui faire de mal.

—Vous êtes recouverte de sang.

Nyal examina ses mains. Elle s’était endormie avant d’avoir pu se nettoyer.

—Vous m’avez sauvé la vie.

Ses paroles la tirèrent de sa contemplation et elle posa un regard mystérieux sur lui.

—Je ne vous veux aucun mal. Et je vous jure que je n’ai rien fait de mal non plus.

—Alors pourquoi étiez-vous poursuivi par des gardes avec une plaie béante à l’abdomen ? ne put-elle s’empêcher de l’accuser. Pourquoi m’avoir prise en otage ?

—Est-ce vraiment ce que j’ai fait ?

Ses yeux étaient sérieux mais Nyal pouvait deviner la taquinerie dans son expression.

—Vous vous êtes introduit dans ma boutique.

—Vous m’avez ouvert la porte.

—Et vous vous êtes jeté sur moi !

—Je vous ai relâché dès que j’ai su que nous étions en sécurité.

— « Nous » ? Vous parlez de votre sécurité à vous ! Tout allait parfaitement bien pour moi avant notre rencontre.

Il la fixait avec ces mêmes yeux perçants. Qu’il était agaçant !

—Et puis vous avez élu domicile en plein milieu de la pièce !

—Ce n’était pas mon intention… Vous auriez pu me mettre à la porte.

—Facile à dire ! Vous n’avez pas essayé de soulever un homme complètement inconscient !

—Je ne pense pas que ça m’aurait posé problème…, s’amusa-t-il.

—Vous avez raison, j’aurais mieux fait de vous laisser mourir ici ! pesta-t-elle finalement.

Non mais ! Il avait beaucoup d’assurance pour quelqu’un qui avait frôlé la mort.

—Tout ce que je veux dire c’est que… vous n’avez rien à craindre de moi. Et merci. Merci de vous être occupée de moi. J’ai eu de la chance de tomber sur vous en frappant à cette porte.

Nyal aurait aimé que sa dernière phrase lui fasse moins plaisir. Dans quel dimension vivait-elle pour faire confiance à un homme blessé à l’arme blanche et recherché par les gardes de la cité ? Elle reprit ses moyens et s’attacha au semblant de raison qui lui restait.

—Je ne peux pas vous garder ici. Vous devez partir.

Il porta une main à sa blessure et acquiesça.

—Bien sûr, j’ai déjà beaucoup trop abusé de votre générosité.

Elle hocha la tête, fière de s’être montrée si ferme. Il se redressa avec toutes les peines du monde et Nyal ne put s’empêcher de passer un bras autour de lui pour l’aider à rester debout. Le contact de son bras autour de ses épaules la fit frissonner.

—Ça va aller, je vous ai déjà causé suffisamment d’ennuis, tenta-t-il de refuser son aide.

Mais Nyal sentait bien qu’il était incapable d’avancer seul. Elle éloigna ses quelques restes de raison et offrit finalement :

—Ne dites pas de bêtise, je vous emmène chez moi.

—Pourquoi faites-vous ça ?

—Franchement, je n’en ai pas la moindre idée.

Elle l’accompagna jusqu’à son lit où elle le laissa s’asseoir avec difficulté.

—Je m’appelle Mathis.

—Nyal.

Et avant qu’elle ne retourne dans sa boutique, il lui attrapa la main. Elle lui jeta un œil. A ce moment, elle comprit qu’un jour elle ne voudrait plus jamais qu’il la lui lâche.

 

7 réponses
    • Tiphaine Croville
      Tiphaine Croville dit :

      Merci Carine ! Bon à savoir : ce spin-off n’est pas un extrait du livre mais bien l’histoire d’un des personnages que vous aurez l’occasion de recroiser 🙂

      Répondre
  1. Marie
    Marie dit :

    A peine quelques lignes et je suis mordue, je veux la suite du spin-off! Je veux phitanie! Vivement que tu écrives et publies (à n’en pas douter) d’autres choses!!!

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