Phitanie – L’apprentie

Layia-01

L’homme saisit trois caisses remplies de fruits, tourna le dos à sa charrette débordante de nourriture, fit cinq pas, déposa les cagettes sur son établi, jeta un œil de part et d’autre de l’allée, essuya son front transpirant de sueur, tourna le dos à son stand, fit cinq pas, récupéra trois nouvelles caisses sur sa charrette, revint.

Layia observa le marchand d’orbeillas installer son échoppe pour le marché de la journée avec minutie. Son ventre gargouillait bruyamment. Elle n’avait pas mangé depuis la veille. Ses yeux se mirent à briller lorsqu’ils se posèrent sur le rouge éclatant des fruits bombés par leur jus délicieux. Elle avala douloureusement sa salive.

Elle jeta un nouveau regard aux gestes mécaniques de l’inconnu et évalua le meilleur moment pour sortir de sa cachette. Elle avait calculé. Il passait un peu plus de temps à surveiller sa table que sa charrette. C’était là sa seule chance. Elle observa discrètement les alentours et vérifia que personne ne lui prêtait attention. La voie semblait libre. Elle se concentra de nouveau sur le marchand. Il se rapprocha de la charrette pour attraper trois nouvelles cagettes. Elle attendit qu’il se retourne et se faufila comme une ombre près de ses provisions. Elle saisit rapidement une caisse d’orbeillas et partit à toutes enjambées se réfugier entre les murs en pierre qui encadraient le marché.

—Au voleur ! entendit-elle avant d’être à découvert.

Elle courut encore plus vite et s’adossa au mur quand elle fut certaine d’être l’abri. Elle laissa son souffle reprendre un rythme régulier. Voler. Voilà à ce quoi elle en était réduite. Et ça devenait de plus en plus compliqué…

Elle calma la famine faisant rage dans son estomac en avalant deux orbeillas d’affilé. Elle essuya d’un revers de la main le jus coulant de ses lèvres et mangea un dernier fruit pour la forme. Ça allait mieux ainsi. Elle se débarrassa de la cagette et fourra son contenu dans sa large besace avant de reprendre son chemin. Elle passa devant une flopée de gardes qui la laissèrent passer sans suspicion. Après tout, elle n’avait que treize ans.

Elle s’éloigna du centre de la cité à travers des routes escarpées qu’elle avait appris à dompter. Ici tout était calme. Mais tout semblait aussi se mourir. Elle dépassa une première maison puis s’engagea sur un dernier sentier. Elle releva finalement la tête et un sourire s’étira sur ses lèvres. Elle était rentrée.

—Layia ! s’écria Magnus en l’apercevant.

Son petit frère abandonna les jouets en bois avec lesquels il s’amusait dans le jardin et courut du haut de ses cinq ans jusque dans ses bras. Layia lui ébouriffa les cheveux avec amour et lui tendit un des orbeillas qu’elle avait volé.

—Tiens, goûte un peu ça.

L’enfant lui renvoya une mine radieuse et croqua à pleines dents dans le fruit. Layia sourit. Elle voulait qu’il ne manque de rien.

—Layia ?

     Son père l’interpella depuis la maison. Il était recouvert de suie. Il devait certainement être encore en train de réparer la charrette des voisins.

—Salut papa. Tout avance comme tu veux aujourd’hui ? lui demanda-t-elle en déposant un baiser sur sa joue.

—Bien sûr, tout va bien ! Tu sais bien que mes mains sont capables de tout faire ! lui répondit-il en lui envoyant un clin d’œil.

     Layia fit semblant de le croire et lui répondit d’un sourire complice. Mais elle savait que les affaires n’allaient pas fort. Même si ses parents se démenaient d’arrache-pied pour subvenir aux besoins de leur famille, ils n’avaient jamais été bricoleurs. Avant que son père et sa mère se mettent à réparer les machines et charrettes en panne, ils avaient une ferme qui permettait à l’ensemble de la famille de vivre d’un confort agréable. Ils étaient parmi les premiers cultivateurs et revendeurs de rioca de la région. Mais c’était avant l’incendie. Celui qui avait tout brûlé sur son passage rendant leurs terres et celles des voisins définitivement infertiles. Layia avait une dizaine d’années à l’époque et Magnus n’était qu’un bébé. Un bébé qu’elle s’était juré de protéger.

—Est-ce que tu peux aller aider ta mère dans la cuisine ? Elle s’est blessée tout à l’heure et il faudrait que quelqu’un puisse s’occuper du déjeuner.

—Oui, bien sûr. Rien de grave ?

—Non, non. Elle s’est juste égratigné le doigt.

     Layia abandonna son père et cacha ses provisions dans sa chambre. Cela leur permettrait, à elle et son frère, de manger un peu plus à leur faim pendant quelques temps sans faire de peine à leurs parents. Ils faisaient déjà tout ce qu’ils pouvaient pour eux. Satisfaite de sa planque, Layia descendit les escaliers quatre à quatre et retrouva sa mère dans la cuisine. Sa main droite était recouverte d’un bandage ensanglanté.

—Maman !

—Oh, ne t’inquiète pas ma chérie, ce n’est pas grave. Je me suis coupée avec un couteau en tentant d’éventrer une roue. Ça m’apprendra à vouloir aider ton père.

     Layia hocha la tête. Sa mère n’avait jamais été très habile.

—Papa m’a dit de venir t’aider à préparer le repas.

—Oh, c’est gentil, mais il n’y a plus grand chose à faire, tout est prêt, lui dit-elle en lui envoyant un sourire gêné.

     Layia plongea son regard dans le saladier où quelques légumes se battaient en duel. Il n’y avait même pas l’équivalent d’une portion. Même si elle sortait ses fruits ce ne serait pas suffisant pour nourrir ses parents. Et de toute façon, elle savait qu’ils la forceraient à tout rendre quand ils comprendraient comment elle les avait récupérés.

—On n’a plus de viande ? demanda-t-elle simplement.

     Sa mère baissa les yeux.

—On a tout fini hier soir et ton père n’a pas eu le temps d’aller en acheter dans la cité.

     Son père attendait surtout d’être payé pour pouvoir réapprovisionner leur cuisine…

—Je vais en chercher.

—Layia, non.

     Chasser était interdit sans permis ici. Et les parents de Layia n’en avaient jamais obtenu un.

—Maman, tu sais bien que ce n’est pas assez…

     Ses parents détestaient quand elle prenait ce genre de risque, mais ils devaient bien admettre que leur fille était particulièrement douée avec une lame. Depuis la destruction de leurs champs, ils l’avaient vue grandir bien avant son âge.

—Layia, c’est non. La dernière fois, c’était une erreur.

—Mais tu sais bien qu’il y a plein d’animaux morts dans la forêt. Je n’aurai même pas besoin de les prendre en chasse.

     Sa mère était divisée entre la volonté de nourrir sa famille et celle de faire courir un risque à sa fille.

—D’accord. Mais tu me promets de ne ramener qu’un animal que tu auras trouvé déjà mort. Je ne veux pas que tu risques de te faire arrêter parce que tu auras chassé dans la forêt, d’accord ?

     Layia sourit. Elle avait inventé cette histoire à ses parents la dernière fois qu’elle avait ramené de la viande fraîche à dîner. Comment pouvaient-ils réellement croire qu’il était si simple de trouver des animaux morts dans la forêt ? Sans doute parce qu’ils ne s’y aventuraient jamais.

—Oui, maman.

     Elle colla une bise sur sa joue et attrapa sa besace où elle cachait toujours un des couteaux de son père. Elle passa devant son frère dont elle ébouriffa les cheveux une nouvelle fois et s’engagea vers la forêt qu’elle commençait à bien connaître.

     Quand elle y arriva, elle ne tarda pas à retrouver les traces du terrier qu’elle avait découvert la fois passée. Il lui serait aisé de tuer un animal. Quand un areyika croisa son chemin, elle n’attendit ainsi pas plus longtemps et bondit sur lui. La bête tenta de s’échapper mais Layia avait l’habitude. Elle lui trancha le cou d’un mouvement sec pour lui éviter de souffrir et essuya sa lame contre la roche.

     La première fois qu’elle avait tué un animal, ça l’avait dégoûtée. Elle s’était sentie sale. Mais le bonheur que ça avait procuré à toute sa famille avait suffi à éloigner ses remords. Depuis, même si elle ne faisait pas ça de gaieté de cœur, elle avait moins le sentiment d’être cruelle que de subvenir aux besoins de sa famille. C’était la dure loi de la nature… Pourtant, elle s’était entrainée pour s’assurer de faire souffrir le moins possible ses victimes. La loi de la nature, certes, mais pas à n’importe quel prix.

     Elle se redressa rapidement, et alors qu’elle s’apprêtait à glisser la carcasse dans son sac, elle entendit :

—Tu as un permis, petite, pour chasser les animaux ?

     Son sang se glaça quand elle aperçut les deux gardes. Elle hésitait entre courir à toute vitesse, pleurer ou les affronter. Elle pensa à ses parents.

—Je l’ai trouvé, il était déjà mort, tenta-t-elle.

     Les deux gardes s’observèrent avant d’exploser de rire. Layia se crispa un peu plus. Raté.

—C’est ça, oui. Un marchand nous a expliqué qu’il s’était fait voler une caisse d’orbeillas ce matin et la description de la voleuse te correspond en tous points. C’est étrange non ? Et maintenant, voilà qu’en plus d’un vol tu deviens une meurtrière ? Tut, tut, tut, ça ne sent pas très bon pour toi ça.

     De la panique, Layia passa à la colère. Ils l’accusaient comme si elle avait eu le choix.

—C’est votre faute. C’est à cause de vous qu’on est affamé et réduit à se débrouiller pour trouver à manger.

—Notre faute ?

     L’un des gardes se mit à rire grassement et s’approcha d’un air menaçant. Prise d’un réflexe, Layia sortit son couteau pour se défendre. Un instinct qu’elle aurait mieux fait de ne pas suivre. L’autre garde sortit son épée et ils commencèrent à s’approcher dangereusement.

—Tu crois que tu nous fais peur ?

     Layia était dans de sales draps. Elle les voyait approcher. Approcher encore. Ils n’avaient pas l’air commode. Pas du tout. Alors sans réfléchir, quand le premier fut à portée, elle se jeta sur lui. Elle parvint à le blesser à la jambe en le prenant par surprise. L’homme grogna et vira au rouge. Layia avait beau être rapide et exercée à la chasse, elle ne faisait pas le poids face à deux adversaires entrainés. Si bien qu’après quelques secondes de lutte, elle tomba à terre, le tranchant de l’épée d’un garde contre sa gorge.

—Sale cassyte. Pour qui tu te prends ? Comment as-tu pu croire une seule seconde que tu t’en sortirais ?

—Tue-la, cracha l’homme que Layia était parvenue à blesser.

     L’adolescente frissonna, terrorisée. Ils ne pouvaient pas la tuer, si ?

     Alors que les deux gardes se jetaient un air entendu, une épée s’abattit sur eux les réduisant au silence éternel. Layia cligna des yeux sans comprendre puis étouffa un cri de terreur lorsqu’elle réalisa que deux cadavres gisaient à ses pieds. Leur meurtrier se tenait devant elle, essuyant sa lame contre les vêtements de ses victimes. Elle était tétanisée.

     Il rangea son épée dans son fourreau, s’approcha de l’animal mort et lui tendit.

—Je crois que c’est à toi ?

     Layia lui jeta un air incrédule, des larmes coincées au coin de ses yeux. Il approcha encore la dépouille et Layia leva la main pour récupérer son butin. Qu’avait-elle fait ?

—Ramène-le à tes parents et retrouve-moi ici demain à la même heure. Je m’occupe de tout, personne ne saura jamais rien de ce qui s’est passé ici.

     Elle n’en revenait pas. Qui était-il ? Elle se redressa lentement et s’approcha de l’inconnu, en prenant bien soin de ne pas jeter un regard à ce qui se tenait à ses pieds. Comment pourrait-elle vivre normalement après ça ?

—Ta vie ne pourra plus jamais être la même, répondit l’homme à ses questions muettes. Ça fait longtemps que je t’observe Layia, et je pense que tu es prête.

     Elle leva des yeux étonnés vers lui.

—Prête à quoi ?

—A rentrer dans la cour des grands.

 

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