Phitanie – Maty

Maty-01

   Margaux avait les bras chargés de courses. Sa mère s’était rendue compte trop tard qu’elle n’avait pas pris suffisamment d’ingrédients pour sa soupe et l’avait envoyée en vitesse acheter ce qu’il manquait au marchand du coin. Ce soir, ils recevaient des amis à dîner.

     Sauf que cet après-midi, la ruelle était bondée et il lui était impossible de se frayer un chemin sans risquer de tomber à chaque pas. L’inévitable finit par se produire et malgré tous ses efforts, quelqu’un la percuta de plein fouet.

—Non mais c’est pas vrai, vous ne pouvez pas faire attention ! pesta-t-elle sans même daigner lever les yeux vers le coupable.

     Elle était déjà accroupie par terre pour tenter de récupérer ses tixkris. Elle était furieuse. Heureusement, rien n’avait l’air abîmé. Le responsable devait s’en vouloir puisqu’il lui sembla distinguer une ombre derrière son panier. En plein dans le mille ! Elle finit par toucher sa main au moment où il déposait un fruit en même temps qu’elle.

 —Je suis désolé, je ne t’avais pas vue. Il y a tellement de monde dans la rue…

     Elle le toisa du regard. Pour qui se prenait-il pour la tutoyer comme ça ?

—Ce n’est pas une excuse, vous auriez dû être d’autant plus vigilant, comme quelqu’un de bien élevé !

     Elle se redressa, furibonde, et ajusta ses courses dans ses bras. Le garçon, à peine plus âgé qu’elle, ne se démonta pas.

—Je peux t’aider, peut-être ? Ça t’évitera de rentrer de nouveau dans quelqu’un.

     Elle se stoppa net.

—Je te signale que c’est toi qui m’aies rentré dedans ! Je me passerai très bien de tes services.

     Un sourire en coin se dessina sur les lèvres de l’adolescent.

—Pourquoi tu as cet air abruti ? ne put-elle s’empêcher de demander, agacée.

—Tu m’as tutoyé.

     Elle leva les yeux au ciel. Tu parles d’une victoire ! Il devait avoir dix-sept ans tout au plus ! Elle réajusta une nouvelle fois sa prise sur son panier et le contourna intentionnellement. Il ricana et s’engagea à sa suite.

—Mais c’est pas vrai, tu as décidé de me coller ou quoi ? Tu n’as pas autre chose à faire ?

—Non, pas vraiment. C’est quoi ton prénom ?

     Elle leva un sourcil perplexe. Il jouait à quoi là ?

—C’est je-ne-suis-pas-intéressée-merci-au-revoir.

     Il rit de plus belle.

—Moi c’est Ragel.

     Ragel, c’était joli comme prénom. N’importe quoi, mais à quoi pensait-elle ? C’était surtout le prénom d’un enquiquineur ! Elle resserra son panier tout contre elle et accéléra le pas en espérant qu’il comprendrait le message. Pendant un instant elle crut qu’elle s’en était débarrassée et sourit d’une moue victorieuse, bien qu’un brin déçue. Mais il réapparut devant elle en la faisant sursauter quelques mètres plus bas. Il rattrapa de justesse le panier qu’elle s’apprêtait à refaire tomber et le tint fermement. Elle était interdite.

—Ça t’amuse de me faire perdre mon temps ? Et de te trouver constamment sur mon passage ? Rends-moi mes courses.

—Non. Je te raccompagne chez toi, c’est le moins que je puisse faire après tout.

     Sa bouche lui en tomba. C’est qu’il était du genre insistant. Elle l’observa du coin de l’œil. Au fond, elle sentait bien qu’elle n’avait rien à craindre de lui. Mais de là à le laisser l’accompagner jusque chez elle.

—Et puis ça pèse une tonne, sers-toi de moi pour te reposer un peu.

     Pas faux. Et de toute façon, il ne lâcherait pas le morceau. Elle expira bruyamment pour lui montrer son mécontentement et proposa :

—Jusqu’au bout de la ruelle, et après tu me laisses tranquille.

     Ce n’était pas très loin. Le garçon se pinça les lèvres pour retenir un sourire et Margaux passa devant lui sans se démonter. Elle était sûre qu’il aurait pu sautiller sur place si elle n’avait pas regardé. Rien que d’y penser, ça l’amusa et elle laissa échapper malgré elle un sourire. Qu’elle s’empressa d’effacer avant qu’il ne le remarque.

—Et donc, je-ne-suis-pas-intéressée-merci-au-revoir, tu fais quoi dans la vie ?

—J’ai seize ans, donc je vais toujours à l’Institut. Comme toi je suppose ?

—Ah non, moi je vais au Knosos. C’est pour ça qu’on ne se connaît pas. Sinon je t’aurais déjà abordée depuis longtemps.

     Elle lui jeta un œil en biais avec une grimace étrange. Elle ne savait pas pour quelle raison elle devait le plus lui rabattre le caquet : parce qu’il espérait l’impressionner en lui disant qu’il allait au Knosos ou parce qu’il la draguait ouvertement – et très mal. Oh et puis finalement : à quoi bon choisir ?

—Je suis censée être impressionnée et éperdument amoureuse là ?

     Il explosa de rire.

—Pas du tout. Tu m’aurais étonné si ça avait été le cas.

     Elle leva un sourcil perplexe. Parce qu’il pensait déjà tout savoir d’elle maintenant ?

—Et tous ces aliments, c’est pour quoi ?

—Oh, mes parents reçoivent des amis à dîner ce soir. On n’avait pas prévu assez large, haussa-t-elle simplement les épaules.

     Etait-ce parce que sa réponse était dénuée de tout sarcasme ou parce qu’il avait épuisé toutes les questions à poser à une inconnue ? En tout cas, il les plongea tous les deux dans un silence poli. Margaux en profita pour lui jeter quelques œillades discrètes. Elle pouvait se raconter tout ce qu’elle voulait, ce Ragel ne la laissait pas indifférente. D’habitude, les garçons ne l’approchaient pas ou étaient vite découragés par ses piques sarcastiques. C’était la première fois que quelqu’un avait du répondant. Et quel garçon… Grand, blond, les yeux bleus… elle devait reconnaître qu’il était plutôt pas mal. Et tenace ! C’est vrai, ils étaient déjà presque arrivés chez elle et elle n’avait pas pipé mot. Ou presque. Arriver chez elle ??

—Hop hop hop ! On a largement dépassé la fin de la ruelle ! Rends-moi tout de suite mon panier, je vais continuer toute seule.

     Le manipulateur ! Il avait arrêté de poser ses questions au moment où ils avaient dépassé le lieu de rendez-vous ! Quelle idiote elle faisait. Elle tenta de lui arracher ses courses des mains mais il résista.

—J’insiste. On ne doit plus être très loin de chez toi, laisse-moi t’aider à porter ton panier.

     Margaux posa ses poings sur ses hanches et le toisa du regard.

—Pourquoi tu veux tellement m’accompagner jusqu’à chez moi ? Tu as l’intention de me harceler tous les jours ?

     Une lueur éclatante traversa son regard et le temps d’un instant, Margaux regretta ses paroles. Il ne manquait plus qu’elle ne lui donne des idées avec ça !

—Bien que ce soit une idée alléchante, je n’ai simplement pas envie que tu te rompes le cou en portant ton panier. Il est beaucoup trop rempli et trop grand pour toi. Quand tu le portes, tu ne vois pas ce qu’il y a en face de toi. La preuve, tu m’as foncé dedans tout à l’heure.

     Foncé dedans ? Elle ? Et puis quoi encore ?

—Je te rappelle que c’est toi qui m’as foncé dessus avec tes manies et ton orgueil gros comme un Shrunk ! Avant que tu me percutes je m’en sortais très bien je te signale !

     Elle s’avança vers lui et le força à lui rendre son panier. Dès qu’il se retrouva sur ses bras, ses muscles s’étirèrent. Il était quand même très lourd… Et, elle dut l’admettre également, elle ne voyait pas grand-chose avec. Mais il était hors de question qu’il l’entende. Ni une ni deux, elle s’engagea dans la dernière ruelle avant sa maison. À tâtons.

     Elle manqua de trébucher plusieurs fois et pesta dans sa barbe. Pourquoi diable sa mère n’avait-elle pas pensé avant à prendre ces ingrédients ?! Puis sa chaussure se coinça entre deux pavés et elle se tordit la cheville. Elle cria en tombant par terre, relâchant pour la seconde fois toutes ses courses sur la chaussée.

—Tu vois, je t’avais bien dit qu’il fallait me laisser faire. Te voilà bien avancée maintenant ! l’aida Ragel à se relever.

     Elle était rouge de honte. Et de colère. Il ramassa les fruits éparpillés et remplit à nouveau le panier avant de le caler sur son bras droit. Il lui tendit celui qui était libre pour l’aider à avancer.

—Tu vas me laisser t’accompagner jusqu’à chez toi maintenant ?

     Elle leva des yeux vaincus vers lui. Elle était partagée entre l’agacement, la honte mais aussi – il faut l’avouer – la reconnaissance. Elle mit son orgueil de côté et attrapa le bras qu’il lui offrait.

     Elle clopina maladroitement pendant plusieurs mètres jusqu’aux petits escaliers d’une maison. Elle desserra son étreinte autour de son bras.

—C’est là, nous sommes arrivés.

     L’adolescent observa la bâtisse du regard et hocha finalement la tête. Il déposa le panier en haut des marches et aida sa nouvelle protégée à monter jusqu’à sa porte.

—Je m’appelle Margaux, finit-elle par lâcher.

     Après tout l’enfer qu’elle venait de lui faire vivre, elle pouvait bien le lui avouer. Il fronça des sourcils, l’air songeur, puis laissa finalement un large sourire s’étaler sur son visage.

—Moi, je t’appellerai Maty.

     Puis il l’abandonna là sans autre forme de procès. Margaux saisit ses légumes et rentra chez elle. Elle referma la porte et laissa son dos reposer contre le battant.

     Maty. Ça sonnait bien.

 

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *