Phitanie – La réfugiée

Eilema-01

La journée avait commencé comme tant d’autres avant celle-ci. Les rires des enfants volaient dans l’air au loin et la lumière éclatante faisait grandir les feuilles des plantes sur la terrasse.
Eilèma lissa une dernière fois les plis de sa tunique rouge – sa préférée, et frotta sur ses joues pour se donner bonne mine. Elle étudia son reflet dans la fenêtre, confiante, mais son sourire s’évanouit. Il n’était pas à la hauteur.

Elle cala une mèche derrière son oreille d’un geste timide et baissa son regard sur ses mains tremblantes. Son pouls accéléra.

— Non, pas aujourd’hui, s’interdit-elle.
Elle prit une profonde inspiration et se fendit d’un sourire qu’elle voulait convaincant. Elle attrapa son foulard et claqua la porte derrière elle.

Les passants se retournèrent en entendant le cliquetis du verrou. La rue habituellement grouillante devint silencieuse. Eilèma raffermit la prise autour de son panier de bois et se força à conserver son sourire déterminé. Elle ne devait pas flancher, sinon jamais elle ne s’en relèverait.

Elle descendit rapidement les quelques marches qui la séparaient des pavés poussiéreux et rejoignit la foule, sans un mot. Elle ne répondit pas à leurs regards surpris ni aux autres, les pires, et avança. Elle sentait tous les yeux détailler le moindre de ses mouvements et des chuchotements s’élevèrent, inaudibles. Pourtant, Eilèma savait pertinemment ce qu’ils racontaient. Les minutes s’écoulèrent. Elle dépassa bientôt son quartier, et avec lui ses ragots. La cité était suffisamment grande pour lui offrir un utile anonymat. Si bien que son expression se transforma peu à peu.

Elle poursuivit son ascension jusqu’au lieu le plus réputé du royaume, et avec plein d’admiration se plongea dans la contemplation de la Ongythra. Elle marqua un temps d’arrêt devant cette force de la nature, qu’elle ne découvrait pourtant pas pour la première fois.

Eilèma n’avait jamais possédé le moindre don mais cet Aliane lui apportait un calme apaisant. L’arbre était si haut qu’elle était incapable d’en distinguer le point culminant. De longues feuilles semblables à des fleurs éparses tombaient tout autour de son tronc large et massif. Certaines brillaient d’un orange fiévreux alors que d’autres étaient d’un vert de rosée.
Elle contourna les Moundi en train de se recueillir, une moue envieuse au coin des lèvres, et s’installa au même endroit que d’habitude : derrière le large rideau de feuilles, près des énormes racines semblables à des veines, tout contre son cœur.

Elle déploya la nappe en-dehors de son panier et la fit virevolter avant de la poser au sol. Elle était d’un blanc immaculé. Elle sortit ensuite une petite laine qu’elle installa sur ses épaules et posa son dos contre l’arbre rassurant. Un nouveau sourire s’épanouit sur ses lèvres et ses mains se posèrent sur son ventre rebondi qu’elle caressa doucement. De légers coups lui répondirent et elle lâcha un petit rire amusé. Une larme perla au coin de son œil sans crier gare et elle posa une main contre le flanc de la Ongythra. C’était tout ce qui lui restait de lui.

Elle ferma doucement les yeux et se remémora la première fois qu’ils étaient venus ensemble ici, il y avait cinq ans jour pour jour. Meluas avait les mains moites et les yeux fuyants. Eilèma avait attendu des semaines qu’il se décide enfin à l’inviter. Elle avait été un brin déçue lorsqu’il les avait guidés à l’endroit le plus peuplé de la cité ; mais Meluas avait déniché ce petit havre de paix qui les avait tout de suite coupé du monde. Les cheveux en bataille, il lui avait ensuite posé mille et une questions alors que son regard bleu perçant la troublait plus que tout autre. Il l’avait dévorée des yeux et avait bu ses paroles jusqu’à finalement poser ses lèvres brûlantes contre les siennes. Le cœur d’Eilèma s’était emballé et plus jamais ce sentiment de bien-être et d’amour ne l’avait quittée. Tout était alors allé très vite entre eux. Leurs escapades romantiques s’étaient enchainées, puis il s’était installé avec elle. L’année suivante, il la demandait en mariage. Et pour terminer de combler leur bonheur, il y a quelques mois, Eilèma lui avait annoncé dans ce même endroit qu’elle portait son enfant.

Des larmes embuèrent à nouveau les souvenirs de la jeune femme. Mais cette fois, il s’agissait de larmes de joie. Tomber enceinte était la plus belle chose qui lui ait été donné de vivre. Sentir un être s’épanouir dans son ventre, matérialisant le fruit d’un amour éternel la comblait depuis le premier jour. Elle ne savait pas encore comment elle allait s’en sortir sans lui, mais une chose était certaine, elle ne laisserait personne – et surtout pas elle – ternir le bonheur de ce merveilleux être en devenir.

Eilèma attrapa un fruit dans son panier qu’elle croqua à pleines dents. D’habitude, elle n’avait pas grand appétit mais depuis qu’un colocataire s’était installé dans son corps, elle se sentait capable de dévorer tout ce qui lui tombait sous la main. Ça ne lui disait d’ailleurs rien qui vaille sur le futur estomac de son enfant…

Une fois le fruit englouti, elle s’affaissa contre le tronc de la Ongythra et ferma les yeux. Elle entendait les enfants rire au loin, alors que certains vieillards rouspétaient sur le bruit qu’ils faisaient. Elle sourit. Cet endroit était comme une seconde maison.

Alors que le sommeil commençait à souffler tout contre son oreille, Eilèma entendit des brindilles craquer sous le poids d’un passant. Un inconnu se dirigeait vers elle d’un pas décidé.

Elle se redressa tout à coup, vigilante à bien être présentable, et porta une main protectrice à son ventre. Théodys envahit alors son espace. Les muscles d’Eilèma se tendirent imperceptiblement alors qu’une vague d’agacement la traversait. Il n’avait pas le droit d’être là, pas le droit de lui arracher la quiétude que cet endroit lui procurait.

— Théodys, quelle coïncidence de te voir ici. Je pensais être la seule à connaître cet endroit.

L’homme faisait partie de la garde de la cité et avait une fâcheuse tendance au harcèlement depuis quelques temps. Les bras aussi gros que ses cuisses, il l’intimidait de plus en plus chaque jour.

— Aucun recoin ne m’échappe, tu le sais bien. Et puis je savais que je te trouverais là.

— Ah oui ?

— C’est l’anniversaire de ton union avec Meluas aujourd’hui et après avoir fait ma petite enquête, j’ai compris que tu t’étais réfugiée ici. Tu ne devrais pas rester seule, Eilèma.

— Je te remercie de ta sollicitude, Théodys, mais je vais bien.

En tout cas, elle essayait de garder le cap depuis sa mort.

— Non, tu ne comprends pas. Tu ne devrais pas rester seule dans ta vie. Il te faut un homme pour remplacer Meluas, surtout avec ton enfant qui arrive. Epouse-moi.

Un seau d’eau venait de lui être renversé sur la tête. Mais pour qui se prenait-il ? Comment osait-il déjà bafouer la mémoire de son mari en lui faisant des avances ? Comment pouvait-il croire une seule seconde qu’elle accepterait un jour de partager à nouveau sa vie avec quelqu’un ?

Avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir, il s’installa sur sa belle nappe qu’il tâcha avec ses chaussures pleines de boue.

— La cité n’est pas sûre, j’en sais quelque chose. Tu ne voudrais pas qu’il t’arrive malheur, n’est-ce pas ? Ou à ton enfant ? dit-il en posant sa main sur son ventre.

Un geste qu’Eilèma prit comme une agression. Elle retira brutalement sa main de son enfant et se redressa. L’intimidation avait suffisamment duré.

— Laisse tes mains baladeuses loin de moi et de mon enfant. Je ne veux pas de ton aide ou de ta pitié. Je suis capable de m’en sortir très bien toute seule.

Une veine menaçante sortit du front de l’homme bourru. Il n’avait pas l’habitude qu’on lui refuse quoi que ce soit. Sans crier gare, il plaqua une main déterminée contre les reins d’Eilèma et l’attrapa fermement par le bras.

— Tu as tort de le prendre sur ce ton. Je connais du monde, beaucoup de monde, et pas que des gentils. On verra si tu te sens toujours autant en sécurité dans les prochaines semaines.

Le souffle s’échappa des poumons d’Eilèma. Qu’insinuait-il ?

Il la relâcha brusquement et s’éloigna. Avant de dépasser le rideau de feuilles, il ajouta, sans se retourner :

— Je parviens toujours à mes fins Eilèma. Peu importe ce qu’il t’en coûtera.

Et il la planta là. Le pouls de la jeune femme s’accéléra et de petits coups de détresse firent écho à son désarroi. Elle plaça ses deux mains contre son ventre alors que son dos reposait contre la Ongythra. Elle devait protéger son enfant. Elle devait protéger ce qui lui restait de Meluas.

Elle réfléchit très vite et en vint à la seule conclusion plausible : elle devait s’échapper.

 

2 réponses
  1. Carine Lefebres
    Carine Lefebres dit :

    Un. Vrai régal … comme d habitude … tu poses en quelques lignes un univers , des personnages …..Et …. tu viens encore de nous enlever la cuillère de la bouche … encore !!!

    Répondre

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