L’héritier

Lord Huffington avait tout du bon parti : du charisme, un titre, de l’argent, et un physique des plus avantageux. Il représentait ainsi le prétendant idéal pour nombre de célibataires et savait qu’il lui suffisait d’user de ses charmes pour séduire les plus belles femmes de la haute société anglaise. Pourtant, il n’en faisait rien. Ou plutôt, ne l’utilisait-il que pour s’amuser. En effet, le gentleman aimait sa vie telle qu’elle était, et n’était absolument pas pressé de trouver une épouse malgré l’insistance constante de ses parents, Lord et Lady Coalman.

C’est d’ailleurs pour éviter leurs remarques qu’il quittait de plus en plus le domaine familial, même si cela signifiait s’éloigner de sa petite sœur, Lady Victoria, qu’il adorait.

—Êtes-vous prêt, Monsieur ?

Owen s’observa une dernière fois dans le miroir, d’un œil satisfait. Il aimait la façon dont le bleu soutenu de son costume faisait ressortir la malice dans ses yeux.

—Je suis prêt, Stephen. Vous pouvez aller préparer mon manteau dans l’entrée. Je vous y retrouve.

—Bien, Monsieur.

Le valet de chambre disparut aussitôt, laissant Lord Huffington seul dans sa chambre d’invité. Il était arrivé il y a quelques jours chez son ami Lord Franklin Sampton, et ils s’apprêtaient à passer la soirée chez l’oncle et la tante de la future femme de ce dernier. Owen ne savait pas exactement combien ils seraient, mais il se doutait qu’il y aurait suffisamment de monde pour danser et passer une soirée agréable.

Il passa une dernière main sur le col de sa chemise et rejoignit le reste de la famille Sampton.

—Vous êtes d’une élégance redoutable, mon cher, le complimenta la mère de Lord Sampton à son arrivée.

—Vous êtes trop aimable, Madame. J’espère ne pas faire d’ombre à votre fils lors de la soirée.

L’aristocrate tenta de dissimuler un sourire alors que Lord Sampton se mettait à rougir. Ce soir, il retrouverait Lady Margaret Heinburg à laquelle il était fiancé depuis peu. C’était d’ailleurs pour la rencontrer qu’Owen avait décidé de faire le voyage jusqu’à Londres.

—Ne vous en faites pas pour ça mon ami, le taquina Lord Sampton, je sais que je n’ai rien à craindre de vous.

Owen et lui rirent avec complicité. Ils s’étaient rencontrés à l’Université et s’étaient tout de suite liés d’amitié. Ensemble, ils avaient participé à de nombreuses soirées, jusqu’à ce que le père de Franklin décède et force celui-ci à reprendre en main la fortune familiale, il y a quelques mois de cela. L’annonce de ses fiançailles n’avait donc pas surpris Owen, qui espérait simplement ne pas y voir le signe de la perte d’un camarade de jeu.

Ils s’installèrent à l’arrière de la voiture et s’insérèrent dans la circulation afin de rejoindre la demeure de Lord et Lady Santhay. Owen ne connaissait que peu de choses sur la famille si ce n’est qu’ils avaient trois filles et peinaient à marier la première. Il ne l’avait jamais vue, mais il s’imaginait qu’elle devait être très laide ou d’un caractère très difficile pour que sa fortune ne puisse pas compenser ses défauts.

—Madame la Comtesse, Lord Sampton, soyez les bienvenus, les accueillit la maitresse de maison à leur arrivée.

Les deux invités s’inclinèrent pour saluer leur hôte.

—Lady Santhay, je vous présente mon ami Lord Huffington, du Lancashire.

Celui-ci s’avança et s’inclina à son tour.

—Madame, je vous suis très reconnaissant pour cette invitation. Votre maison est ravissante, et je suis bien chanceux de pouvoir la découvrir en si aimable compagnie.

L’aristocrate hocha discrètement la tête pour lui signifier qu’elle acceptait le compliment, puis les invita d’un geste de la main à rejoindre le reste des invités.

—Je suis certaine que nous aurons l’occasion de nous recroiser dans la soirée. Amusez-vous bien.

*

Owen fit son entrée dans la salle de bal aux côtés des Sampton. L’endroit était décoré avec sobriété, avec quelques orchidées disposées ça et là. Lord Huffington avait déjà vu plus joli, mais aussi moins riche.

Ils exécutèrent le traditionnel tour de salle pour saluer l’ensemble des familles présentes à l’événement, et laissèrent la mère de Franklin en chemin. Ils approchèrent finalement d’un groupe de jeunes femmes restées à l’écart en pleine conversation.

—Mesdames, accepteriez-vous notre compagnie dans votre cercle ? s’approcha avec courtoisie son ami.

La première, une rousse aux traits charmants, se tourna vers eux et les accueillit d’un sourire radieux.

—Assurément. Mes chères amies, je vous présente mon fiancé, Lord Sampton.

—C’est donc vous, l’homme si charmant dont ne tari pas d’éloges ma cousine ? remarqua une autre femme à la beauté stupéfiante.

Owen eut du mal à cacher l’effet qu’elle avait sur lui. Ses cheveux d’un brun foncé faisaient écho à la profondeur de son regard mystérieux. Owen ne sut dire pourquoi, mais il ressentit soudain l’irrésistible besoin de connaître cette jeune femme.

—Je ne sais pas pour le charme, mais je suis bel et bien le chanceux auquel cette ravissante demoiselle a accordé sa main.

—Ne dites pas de sottises, rougit-elle, ravie. Présentez-nous plutôt votre ami.

Owen, qui n’avait jusque-là pas réussi à détacher son regard de celui de la belle inconnue, s’inclina pour se présenter lui-même.

—Je suis Lord Huffington, un vieil ami de votre fiancé. Je suis ravi de faire la connaissance de la femme qui a réussi à ensorceler ce cher Franklin.

—Ensorceler ? N’en rajoutez-vous pas un peu ?

—Avec une telle beauté, je ne puis l’affirmer, Lady Margaret.

Elle ricana derrière un mouchoir en dentelle d’une blancheur innocente.

—Mon cher, vous disiez vrai lorsque vous me parliez de votre ami. C’est un charmeur jusqu’au bout des ongles.

Owen rit de bon cœur en entendant les accusations portées par Lord Sampton. C’était de bonne guerre.

—Ma réputation est donc faite. Il me reste désormais à m’assurer qu’elle ne ternira pas nos relations.

—Soyez-en assuré. Les amis de Franklin sont mes amis. Et je dois même vous confesser une chose : les charmeurs sont mes préférés parmi ses connaissances.

Son rire ressembla à un chant, et Franklin envoya un clin d’œil à Owen.

—Vous m’en voyez flatté.

Elle se tourna alors vers l’objet de désir de Lord Huffington.

—Laissez-moi vous présenter ma cousine, Lady Emily. Elle est la fille ainée de mon oncle et ma tante qui nous reçoivent aujourd’hui.

Ainsi cette somptueuse créature était la fameuse fille impossible à marier. Owen ne s’y était pas attendu. Si ce n’était son physique, ce devait donc être son caractère qui repoussait les plus tenaces prétendants.

—Lady Emily, c’est un honneur de faire votre connaissance.

—Ne vous y méprenez pas, mon cher. Si les charmeurs sont les préférés de ma cousine, ils sont parmi l’espèce que j’exècre le plus au monde. Ne vous fatiguez donc pas à essayer de me plaire, cela serait perdu d’avance.

Son ton était acerbe, pourtant, une lueur de défi s’alluma au même instant dans le cœur d’Owen. Quelque chose lui disait qu’un caractère digne de ce nom se cachait derrière ce faux manque d’amabilité.

—Alors je vous promets d’être aussi détestable que possible afin de vous faire passer une odieuse soirée.

Un léger sourire s’esquissa sur les lèvres de la jeune femme, qu’elle réprima aussitôt. Owen pouvait tout de même voir danser de l’amusement dans ses yeux et c’était là sa plus belle récompense.

—Et voici, Lady Julia et son amie Miss Elizabeth. Elles sont toutes deux en visite à Londres pour quelques jours.

—Vous venez de France, si ma mémoire est bonne ? ajouta Lord Sampton.

—C’est exact, Monsieur. Vous nous excuserez si nous ne parlons pas beaucoup. Nous comprenons votre langue mais la parlons avec difficulté.

—Je trouve au contraire que vous vous débrouillez fort bien, contesta Franklin.

Les deux jeunes femmes rougirent de plaisir.

—Je témoignerais moi aussi avec sincérité mon soutien aux paroles de Lord Sampton si je n’avais peur de recevoir le courroux de Lady Emily.

Les deux françaises rirent de bon cœur, alors qu’Owen arrachait un nouveau sourire à la belle héritière.

—Je ne voudrais surtout pas priver deux étrangères du charme anglais si réputé. Je vous en prie, parlez librement sans risquer la moindre remontrance, j’en fais le serment.

—Et que devient alors ma propre promesse de vous faire vivre une terrible soirée ?

—Ayant en horreur ce genre de comportement, soyez donc assuré que je passerai un moment détestable, lui assura-t-elle, amusée.

—Fort bien, me voilà donc rassuré.

Un nouveau sourire illumina les traits de la jeune femme, et cette fois, Owen fut convaincu qu’une toute autre histoire se cachait derrière le célibat de cette femme.

—Vous habitez donc le Lancashire ? demanda Lady Margaret.

—En effet, et je serai ravi de vous y accueillir avec Lord Sampton dès que vous le souhaiterez. Nous avons un grand domaine permettant de découvrir la région de la plus belle des manières. Et si jamais vous aimez la chasse, vous serez conquise par nos magnifiques forêts.

—Faites attention, je serais capable de vous prendre au mot et demander à mon futur époux de nous y emmener après notre mariage.

—Vous ne pourriez me faire plus plaisir.

Et il était sincère. Il sentait que Lady Margaret était exactement le genre de femme qu’il fallait à Franklin, et il lui semblait qu’elle deviendrait une alliée aussi bien que son fiancé était son ami.

—C’est entendu. Nous en rediscuterons le moment venu alors.

—C’est parfait, Madame.

—Qu’appréciez-vous donc dans la chasse ? lui demanda Lady Emily.

Owen était ravi d’avoir un nouveau sujet de discussion avec elle.

—La chasse est pour moi comme un jeu. Il s’agit d’une course, entre celui qui chasse et celui qui est chassé. J’aime ce sentiment trépidant lorsque j’attrape enfin ma proie.

Parlait-il encore de chasse ? C’est ce que le regard de la jeune Lady semblait lui demander. Pourtant, loin de faire le moindre commentaire, elle se contenta d’acquiescer d’un air entendu.

—Appréciez-vous la chasse, Lady Emily ?

—Tout à fait. Tout comme vous, je préfère être chasseur plutôt que proie.

Owen ne put retenir un éclat de rire. Décidément, il aimait beaucoup le tempérament de cette femme.

—Puis-je vous proposer d’aller vous chercher à boire ? osa-t-il.

—Non, mais j’accepte que vous m’accompagniez chercher un verre.

Ses yeux étaient rieurs, et Owen sentait, sans trop savoir comment, qu’il avait réussi à obtenir les faveurs de la jeune aristocrate.

Si les autres semblaient étonnés par la tournure des événements, ils ne pipèrent mot et firent comme si de rien n’était. Owen, quant à lui, tendit son bras pour accompagner la jeune femme jusqu’à la table.

—Il fait une chaleur assommante, je prendrais bien un peu l’air pour me rafraichir avant de boire un verre. M’accompagnez-vous ?

—Mais certainement.

Elle le guida gentiment jusqu’aux jardins où peu d’invités s’étaient encore risqués. Et pour cause, le temps, bien que doux, était menaçant.

—Que pensez-vous du mariage, Lord Huffington ? lui demanda-t-elle de but en blanc lorsqu’ils furent à l’abri des oreilles indiscrètes.

—Est-ce une proposition, Lady Emily ? se moqua-t-il pour dissimuler son trouble.

Où voulait-elle en venir ?

—Accepteriez-vous d’abandonner votre héritage pour épouser une femme ?

—Grand dieu, non. Et fort heureusement, cela n’aura jamais lieu d’être. Pourquoi me poser cette question ?

—Parce que moi non plus, Lord Huffington, je ne compte pas abandonner ce qui m’appartient pour les beaux yeux d’un homme, aussi charmeur soit-il.

Il commençait à comprendre. Ce n’était pas par dépit que Lady Emily n’était pas mariée, c’était par choix.

—Pourtant, commença-t-il.

Pourtant, les femmes n’avaient pas le droit d’hériter du domaine de leurs parents. La loi était ainsi faite. Mais il n’osa pas prononcer tout haut ce qu’elle savait déjà.

—Les temps changent, Lord Huffington. Et je suis quelqu’un de patient. Pouvez-vous en dire autant ?

Il ne savait quoi répondre. Il n’était même pas sûr de ce qu’elle lui demandait. Pourtant, quelque chose en lui, un sentiment qu’il n’avait jamais ressenti auparavant, mourait d’envie d’exploser.

—Rentrons désormais, j’ai soudain très soif.

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