Le mineur

—Allez Charlie, bouge tes fesses, on va être les derniers arrivés à la fête !

Le jeune homme termina d’arranger ses cheveux et son t-shirt et descendit les escaliers quatre à quatre. Il déboucha dans l’entrée où Oliver l’attendait, à moitié dehors.

—Ce n’est pas trop tôt ! Franchement parfois je me dis que tu es pire qu’une bonne femme !

—Oli, Oli, serait-ce de la jalousie que j’entends au fond de ta voix ? railla le retardataire en passant un bras autour de l’épaule de son colocataire.

Ce dernier leva les yeux au ciel et referma la porte.

—C’est ça, ouais.

Depuis qu’il était arrivé au Pays de Galles, il y a plusieurs mois, Charlie vivait chez Oliver et ses parents. Ils travaillaient ensemble à la mine, comme le père d’Oliver, et s’étaient rapidement proclamés copains de débauche. Ce soir, une fête était organisée au village, et Charlie comptait bien en profiter.

—Tu crois que Mollie sera là ? demanda d’un ton innocent Oliver.

Cela faisait des semaines qu’il lui tournait autour. Charlie lui envoya une tape amicale dans le dos.

—Je suis certain qu’elle sera là. Elle ne peut pas résister à l’appel de tes mots doux.

—Tu ne peux pas être sérieux deux minutes ?

—Pourquoi tu penses que je ne le suis pas ?

Avant d’avoir pu discerner le lard du cochon, Charlie poussa Oliver sur la place principale où un groupe local jouait une ambiance intimiste.

—Deux pintes, s’il te plaît, Henry ! commanda-t-il au propriétaire du pub qui avait mis sa gnôle à disposition des villageois.

Toute la rue avait été réaménagée. Des tables avaient été installées un peu partout, et un espace non loin des musiciens avait été libéré pour les danseurs. Les commerçants, eux, avaient préparé des petits stands pour nourrir et abreuver les invités.

—Je te prépare ça, Charlie.

En un rapide coup d’œil, il remarqua Mollie assise à une table, l’œil rêveur. Elle était particulièrement jolie ce soir, et Charlie devina avec réjouissance qu’elle comptait enfin répondre aux avances de son ami. Il était temps que ces deux-là vivent enfin leur amour. Charlie avait beau jouer les hommes à femmes, il était romantique au fond, et n’aspirait qu’à trouver la bonne. Si elle existait…

Il attrapa la pinte que lui tendait Henry et tendit la sienne à Oliver.

—Je crois que tu es attendu, souffla-t-il discrètement alors que Mollie ne quittait pas des yeux son ami.

Oli lui envoya un clin d’œil entendu et s’éclipsa pour rejoindre la jeune femme. Demeuré seul, Charlie s’approcha d’un groupe de mineurs assis à une table, non loin de la piste de danse.

—Ben alors, tu viens en solitaire ? l’accueillit l’un d’entre eux.

—Oliver est là, mais il a préféré une jeune femme à notre douce compagnie, n’est-ce pas scandaleux ? s’amusa-t-il.

Les autres rirent grassement et ensemble, ils trinquèrent avant de boire une première salve de bière.

—Tu t’es fait tout beau ce soir, t’as l’intention de te trouver une fille aussi ? le taquina un autre.

Charlie lui renvoya un sourire en coin. Il savait qu’il avait une réputation de tombeur et ça ne le dérangeait pas tant que ça. Il était encore jeune et voulait profiter de la vie. Et si un jour il trouvait la femme de sa vie au détour d’une rencontre, alors tant mieux.

Le visage d’une jeune fille aux boucles blondes lui revint alors en mémoire. Son rire chantant et son regard franc. Il sourit avec tendresse et repoussa finalement ce souvenir. C’était une autre époque.

L’un de ses compagnons se mit à siffler sans élégance, tirant définitivement Charlie de sa rêverie.

—Regardez-moi un peu ce qui vient d’arriver.

Mêlant le geste à la parole, Charlie observa les deux femmes qui venaient d’approcher. Elles devaient avoir dix-huit ans, vingt tout au plus, et étaient ravissantes. L’une était brune, l’autre avait une chevelure rousse flamboyante. Charlie en fut immédiatement ensorcelé.

—Messieurs, c’est pour ça que vous n’aurez jamais aucune chance. Ce n’est pas avec des sifflements que des dames doivent être accueillies. Si vous voulez bien m’excuser…

Alors qu’il entendait ses comparses ricaner derrière lui, il s’approcha des deux inconnues d’une démarche qu’il voulait la plus élégante possible.

—Mesdames, veuillez pardonner l’attitude désobligeante de mes amis. Ce ne sont que des ours mal léchés qui ignorent tout des bonnes manières. Puis-je avoir le plaisir de vous offrir à boire ?

Les deux filles s’observèrent avant de lui répondre d’un sourire entendu.

—Avec plaisir.

*

La soirée s’était finie tardivement pour les deux amis, et c’est sans réel engouement qu’ils avaient pris la direction de la mine aux aurores. Munis de leur lampe de sûreté et de leur pioche à lame droite, ils s’étaient serrés avec leurs collègues dans la cage pour rejoindre le fond du puits.

Oliver et Charlie avancèrent dans la galerie d’un même pas las – il faisait une chaleur suffocante. Ils s’arrêtèrent à mi-chemin, retirèrent le haut de leur uniforme et dans un même mouvement, se mirent à frapper dans le mur d’en face pour abattre du charbon. D’autres mineurs – les hercheurs – s’occuperaient de remplir la berline tirée par un cheval avec ce qu’ils creusaient.

Lorsqu’il avait découvert le métier, Charlie s’était senti puissant et avait apprécié l’abrutissement dans lequel le travail physique le plongeait. Lever la pioche. Frapper. Retirer. Lever encore. Le silence et la répétition des mouvements lui apportaient une quiétude bienvenue qui l’empêchait de ressasser son passé. Ses erreurs.

Avec le temps pourtant, le silence était devenu aussi oppressant que l’obscurité environnante, et le travail mécanique ne lui apportait plus de réconfort. Comme les autres, il avait fini par chercher le contact et la conversation afin de tromper l’ennui et l’anxiété.

—Alors, comment c’était hier soir ? demanda-t-il à Oliver.

Même s’il n’était éclairé qu’à la lueur d’une flamme, Charlie devina l’embarras de son ami. De toute évidence, des oreilles baladeuses trainaient là, et Charlie s’en moquait bien.

—On s’est embrassés, confessa Oliver, le plus doucement possible.

Mais pas assez bas pour que le reste des mineurs n’entende pas. Des sifflets fusèrent dans tout le couloir, ainsi que des ricanements.

Oliver rit malgré lui.

—Ça va, ça va. Moquez-vous autant que vous voulez, on en reparlera quand ce sera votre tour.

Cela n’empêcha pas quelques autres de le taquiner encore, avant d’accepter de lui laisser un peu d’intimité.

—Je suis ravi pour toi, lui dit finalement Charlie. Depuis le temps que je cherche à vous appeler « le petit couple Oli-Mollie »…

—Ne nous appelle pas comme ça, l’avertit Oliver.

—Mais ça sonne si bien ! répondit-il innocemment.

—Charlie !

—OK, rabats-joie.

Le silence retomba, et Charlie comprit que son ami était de nouveau plongé dans ses souvenirs de la veille.

—Tu es vraiment accro, hein ?

—Tu vas peut-être te moquer de moi, mais je crois que ce sera la mère de mes enfants.

—Wow, répondit Charlie, en retrouvant son sérieux. Je suis vraiment content pour toi, mon vieux.

—Je réalise à peine ma chance. Je sors officiellement avec Mollie Graviths ! Tu y crois, toi ? Je pense que je vais l’emmener diner chez Berthy, pour notre première soirée en tant que couple.

—Sympa. Je peux venir ?

—Charlie…

—C’est bon je rigole, tu ne vas quand même perdre ton humour en même temps que ton célibat ?

—Ris autant que tu veux, toi aussi un jour ça t’arrivera.

—D’aller au restaurant ?

—De tomber amoureux.

—Qui sait ! Mais ce n’est pas ici que je risque de rencontrer qui que ce soit…

—Au Pays de Galles ?

—A la mine !

Il ricana.

—Tu crois que…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Il eut à peine le temps de remarquer que la flamme de sa lampe de sûreté s’était étrécie. Un bruit tonitruant résonna dans toute la galerie et un vent violent le poussa contre le mur opposé. Il s’affaissa, le souffle coupé, incapable de réaliser ce qu’il venait de se passer. A genoux, sur le sol ébène, il tentait de reprendre son souffle. Une sirène se mit à raisonner à lui en faire éclater les tympans. La terre se mit à trembler sous ses pieds et il entendit le bruit d’un éboulement. Il reprit alors ses esprits.

—Attention !

Il eut juste le temps de sauter sur le côté pour éviter de se faire assommer – ou pire – par un rocher. D’autres mineurs, alertés par son cri, avaient également eu le temps de se pousser. La panique s’empara de Charlie. Du grisou. Le pire cauchemar des mineurs. Il fallait à tout prix qu’ils sortent de là avant de finir asphyxiés, brûlés, ou enterrés vivants.

—Oliver ?

Il se remit sur ses pieds et chercha son ami. Ils étaient à côté il y a quelques instants, pourtant il était incapable de mettre la main dessus.

—Oliver ! cria-t-il.

Plusieurs pierres étaient tombées, bloquant l’accès au reste de la galerie. Des cris s’échappaient du fond du couloir où devait avoir eu lieu l’explosion. La chaleur déjà oppressante devenait suffocante. Les poussières avaient forcément pris feu de l’autre côté.

—Il faut dégager la voie pour que la berline à incendie puisse arriver jusqu’ici. Grouillez-vous ! hurla un homme derrière Charlie.

Dégager la voie. Trouver Oliver.

Animé par une nouvelle énergie, Charlie attrapa les pierres qu’il trouvait sur son passage et les repoussa une à une. Hagard, il cherchait des yeux son ami et priait pour ne pas le retrouver sous les décombres.

—Oliver ! criait-il à chaque pierre qu’il retirait.

Mais il n’entendait aucune réponse. Il n’entendait que le bruit de cette fichue sirène, les hurlements de ceux pris au piège, et celui des pierres qui continuent de s’effondrer.

Avec l’aide des autres mineurs, il parvint finalement à dégager une ouverture. Il distingua l’endroit où il s’était retrouvé séparé de son ami quelques minutes plutôt. Ce n’était plus qu’un tas de gravats. Charlie aperçut plusieurs personnes à terre, inertes. Il en vit d’autres, immobilisées par les rochers. D’autres encore, tentaient d’éteindre avec leurs vêtements l’incendie qui avait commencé.

—Aidez-nous ! criaient-ils.

Et Charlie redoubla encore d’efforts.

Dès que le chemin fut suffisamment ouvert, Charlie se jeta en avant pour aider à dégager ceux dont les membres étaient écrasés par un rocher. Il reconnut ainsi le mineur qui avait sifflé les filles à la fête du village la veille, la main broyée. Il l’aida à se relever et l’emmena vers la cage qu’il espérait en état de fonctionnement pour les sortir de là. Arrivé au niveau du puits, il constata avec effroi que l’explosion avait également causé des dégâts à d’autres niveaux de la galerie. Il fallait vraiment qu’ils quittent cet endroit au plus vite.

Charlie déposa son camarade près des autres blessés et retourna en courant vers le lieu de l’éboulement.

—Oliver ? Oliver !

Il cherchait partout, poussait tous les rochers qu’il avait la force de déplacer.

—Charlie…

Son cœur s’arrêta. Pris d’une rage incontrôlable, il retira aussi vite qu’il le pouvait les décombres sous lesquels son ami était retenu prisonnier.

—Oliver… Oliver…

Enfin, il parvint à le dégager, et un frisson de terreur s’empara de Charlie. Le corps du mineur avait été broyé par l’impact de l’éboulement et un mince filet de sang s’échappait de sa lèvre.

—Charlie… Je, je ne vais pas…

—Ne parle pas, économise tes forces, je vais te sortir de là.

Il cherchait déjà un moyen de le déplacer sans créer plus de dommages mais plus il observait le corps de son ami, plus il comprenait une réalité qu’il refusait d’accepter.

—Charlie. Regarde-moi.

Il braqua son regard sur le sien, incapable de proférer le moindre son.

—Charlie, tu diras à mes parents que je les aime. Et tu diras aussi à Mollie… Oh Mollie…

Un sanglot arracha Oliver à ses dernières volontés. Il se mit à cracher du sang violemment.

—J’aurais tellement aimé…

—Je sais, Oli…

La voix de Charlie s’était brisée. Il savait exactement ce qu’Oli aurait aimé. Embrasser Mollie. L’emmener au restaurant. L’épouser. Lui faire des enfants.

—Dis-lui que je suis désolé. Et que je sais qu’elle trouvera quelqu’un de…

Ses mots se perdirent dans son dernier souffle, et ses yeux se voilèrent à jamais. Charlie referma sa main sur la poitrine de son ami et appuya sa tête contre la sienne, brisé.

Oliver était mort.

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