L’institutrice

Lorsque Grace Charley posa un premier pied dans la petite ville de Middleton, elle inspira un grand coup et laissa s’épanouir un large sourire sur son visage. Elle y était arrivée. Après des années d’affrontements et d’acharnement, elle était enfin parvenue à obtenir un poste d’institutrice. Et c’est ici que tout allait commencer.

Elle rejoignit définitivement la chaussée poussiéreuse alors qu’on lui déposait sa valise à côté de la diligence.

—Bonne journée, Mademoiselle.

—Bonne journée, Monsieur.

Elle saisit la poignée de son bagage et avança d’un pas franc dans l’allée qui se dressait devant elle. Elle n’était jamais venue ici auparavant, mais il lui semblait que tous les villages de campagne se ressemblaient. Et cela la rassurait. Grace avait elle-même grandi dans une ferme, et cet environnement familier lui donnait encore un peu plus de courage.

Elle atteignit rapidement l’auberge dans laquelle elle avait prévu de louer une chambre et frappa quelques coups à la porte.

—Vous devez être mademoiselle Charley ? l’accueillit une femme d’une soixantaine d’années, aux traits bienveillants.

—En effet. Et vous êtes certainement Mrs Kindley ?

—C’est exact. Allons, entrez, entrez. Vous devez être épuisée par votre voyage.

Grace la suivit dans le vestibule à l’agencement sobre et élégant. Il régnait une atmosphère simple et chaleureuse ici.

—Oh, vous savez, je n’ai eu que quelques heures de diligence, et j’étais tellement excitée à l’idée d’arriver que je n’ai pas vu le temps passer.

La propriétaire eut une expression que Grace ne sut comment interpréter, à mi-chemin entre la compassion et la pitié, puis se tourna vers l’escalier à gauche de la porte d’entrée.

—Venez, je vais tout de suite vous montrer votre chambre.

Grace tenta d’effacer le frisson qui l’avait parcourue et prit la suite de l’aubergiste. Elles s’arrêtèrent au premier étage où un étroit couloir desservait trois portes. Mrs Kindley ouvrit la première avec une clé qu’elle tendit ensuite à Grace.

—La voici.

La pièce n’était pas très grande, d’une dizaine de mètres carrés, avec un lit dont les ressorts semblaient fatigués et une armoire dont la porte entrouverte laissait deviner un problème pour se fermer. Grace ne se laissa pas démonter. Elle déposa sa valise au pied du lit et défit son chapeau qu’elle posa sur les draps fraichement lavés.

—C’est un endroit très agréable, je sens que je vais m’y plaire. Je vous remercie.

La propriétaire inclina la tête avec satisfaction.

—La fenêtre donne sur la rue principale. Si vous n’êtes pas une lève-tard, vous saurez apprécier cet emplacement d’où l’on voit le soleil se lever chaque matin.

Grace masqua son inquiétude derrière un sourire de façade. Si Middleton était comme son vieux village, il s’agissait de l’endroit le plus bruyant de la ville.

—Venez, je vais vous faire visiter le reste de la maison.

Grace referma la porte de sa chambre à clé et suivit Mrs Kindey dans le couloir. Elle ouvrit la deuxième porte.

—Voici la salle d’eau. Vous la partagerez avec Lisa qui occupe la deuxième chambre de l’étage. Elle est serveuse dans un restaurant de l’autre côté de la rue.

Grace acquiesça. Elle avait toujours partagé sa salle de bain avec ses parents et sa sœur. Cela ne la dérangeait pas le moins du monde.

Elles redescendirent au rez-de-chaussée et Mrs Kindley lui montra où se trouvait la salle à manger.

—Tous les pensionnaires et moi-même partageons chaque repas. Pensez à me prévenir la veille s’il faut vous préparer un repas à emporter ou si vous serez absente. Il faudra que je prévienne la cuisinière.

Grace hocha une nouvelle fois la tête. La salle à manger était accueillante avec une large table en bois massif en son centre. Sa première impression semblait se confirmer, elle serait bien ici.

La jeune femme aperçut alors une petite pièce dans un renfoncement, près de la salle à manger. Elle pouvait y distinguer quelques livres ainsi que deux fauteuils rebondis.

—Et quelle est cette pièce ? osa-t-elle.

—Oh, il s’agit de mon boudoir personnel. Si vous êtes amatrice de thé, nous pourrons y partager quelques tasses ensemble. Nous pourrons ainsi apprendre à mieux nous connaître.

—Ce sera avec un grand plaisir, je suis une digne anglaise en ce qui concerne le thé !

La cloche de l’entrée retentit soudain, arrachant Mrs Kindley à son invitation.

—Oh ce doit être Todd !

Elle s’empressa de retourner dans l’entrée où Grace la suivit avec curiosité. La porte s’ouvrit sur un homme brun, large d’épaule et au teint légèrement hâlé. Il portait des caisses remplies de bouteilles de lait.

Un fermier, en déduisit tout de suite Grace.

—Bonjour Magda, voici ta commande du jour.

—Bonjour mon garçon, viens entre.

Ses yeux bleu perçants se posèrent sur Grace qui ne put s’empêcher d’être surprise devant ce regard si tendre et profond qui détonait avec son physique imposant.

—Bonjour, dit-il rapidement en inclinant la tête.

—Bon… bonjour.

Un sourire s’esquissa sur le visage de l’homme qui la dépassa pour suivre l’aubergiste jusqu’à la cuisine. La jeune femme ne put s’empêcher de rougir. C’était un bel homme. Elle se réprimanda intérieurement d’être aussi futile et se promit d’avoir l’air plus adulte et maitrisée à son retour. Elle n’était pas là pour se trouver un mari.

Ils revinrent dans l’entrée où Grace n’avait pas bougé, et cette fois, la propriétaire décida de faire les présentations de manière plus formelle.

—Pardon, je ne vous ai pas convenablement présentés. Mademoiselle Charley, voici Monsieur Lawford. Il tient une ferme à quelques pas d’ici et nous approvisionne quotidiennement avec son excellent lait que vous aurez le plaisir de déguster. Todd, je te présente Mademoiselle Charley, la nouvelle institutrice.

Les sourcils de l’homme s’arquèrent de surprise, et Grace ne sut si elle était flattée ou déçue par son étonnement. Intrigué, il tendit sa main à la jeune femme qui la saisit pour le saluer.

—Une institutrice, hein ? Je savais que le vieux Monsieur Gibbert était parti, mais jamais je n’aurais pensé qu’il serait remplacé par une femme.

Déçue, donc. Grace se renfrogna. On avait tant de fois remis en question ses capacités à instruire les enfants, simplement parce qu’elle était une femme, qu’elle était devenue de plus en plus incisive sur le sujet.

—Ne me dites pas que vous faites partie de ces hommes arriérés qui estiment qu’une femme n’est pas capable d’enseigner à des enfants ? Nous sommes à la fin du dix-neuvième siècle, vous savez ?

L’homme recula d’un pas en ricanant. Il était de toute évidence surpris par sa répartie. Grace bomba davantage le torse – elle n’était pas prête à se laisser intimider. Mrs Kindley, elle, semblait médusée.

—Arriéré, hein ? Je ne faisais que constater un fait, Mademoiselle Charley. En l’occurrence, bien que je n’oserais pas mettre en doute vos compétences, je vous avoue que je suis bien dubitatif quant à vos chances de succès ici à Middleton.

Elle voyait rouge.

—Oh, n’y voyez rien de personnel, ajouta-t-il. Voyez-vous, le vieux Monsieur Gibbert avait déjà du mal à convaincre les familles de laisser leurs enfants aller à l’école. Vous avez sans doute remarqué que vous étiez dans une ville de fermiers ici. Alors une femme… Je vous souhaite bien du courage.

—Je sais parfaitement où je mets les pieds, Monsieur Lawford. Je suis moi-même une fille de fermiers, et je suis convaincue de l’importance d’éduquer tous nos enfants. Je dirais même que cette institution doit encore plus s’adresser à ceux issus des familles les plus modestes. L’école n’est pas une perte de temps, elle est source de richesses, et je saurai convaincre les récalcitrants.

Un sourire amusé se dessina sur les lèvres du fermier.

—Je suis curieux de voir ça, Madame.

Sans plus de cérémonie, il leur adressa un rapide hochement de tête et quitta la bâtisse. Grace était arrivée depuis quelques minutes à peine, et elle était déjà dans tous ses états. Ce Monsieur Lawford avait bien du culot !

L’aubergiste, qui n’avait rien manqué de leur échange, se permit de poser une main apaisante sur l’épaule de sa nouvelle protégée.

—Vous savez, il n’a pas complètement tort. Les habitants de Middleton ne sont pas particulièrement exemplaires en matière d’éducation, et ils sont encore moins progressistes. Je ne sais pas quelle forme cela prendra, mais je puis déjà vous assurer que vous serez confrontée à des contestataires. Je ne serais pas surprise que vous n’ayez aucun élève lors de vos premiers jours d’école.

—A ce point-là ?

—Je suppose que les parents auront peur que vous mettiez des idées d’indépendance dans la tête de leurs enfants et que vous les fassiez croire en un avenir meilleur alors qu’ils ne seront jamais que des enfants de fermiers.

—Et ils ont totalement raison de le croire. J’espère bien donner à ces enfants les outils pour réfléchir par eux-mêmes et surtout j’espère leur donner le choix dans leur avenir. Je ne diminue pas les métiers manuels, le travail à la ferme, loin de là. Mais ne croyez-vous pas que les enfants devraient exercer leur futur métier par choix et non par contrainte ? De plus, l’école leur permettra de savoir compter, de savoir lire. Deux compétences essentielles pour tenir convenablement une ferme et faire des profits.

Mrs Kindley tapota gentiment sur son épaule avant de la retirer définitivement.

—Alors j’espère de tout cœur que vous réussirez à les convaincre de vous confier leurs enfants.

*

Le lendemain matin, Grace se leva aux aurores pour se préparer. Elle refit trois fois sa coiffure et passa une dizaine de fois sa main sur les pans de sa robe afin de les repasser avant de descendre prendre son petit-déjeuner. Ses échanges avec Mr Lawford et ceux avec Mrs Kindley l’avaient maintenue éveillée une bonne partie de la nuit. Elle espérait qu’ils se trompaient tous deux et qu’elle aurait au moins quelques élèves pour son premier jour de classe. Bien sûr, elle savait que le chemin qu’elle avait choisi serait semé d’embûches, et tout au long de ses études, elle s’était rendue compte à quel point elle devrait se battre pour chacune de ses décisions. Pourtant, elle avait bêtement cru que le pire était derrière elle lorsqu’on lui avait attribué le poste d’institutrice à Middleton. Une tâche lourde et difficile l’attendait encore, et elle était bien décidée à ne pas se laisser faire.

Elle s’assit à la table où le petit-déjeuner avait été servi. Elle n’avait pas beaucoup d’appétit mais se força à manger le pain dans son assiette et à boire le thé qui lui avait été servi avec un nuage de lait.

—Vous devez être la nouvelle institutrice ? Je suis Lisa, j’occupe la chambre à côté de la vôtre. Comme vous devez être excitée à l’idée de commencer aujourd’hui !

Grace accueillit l’optimisme et la gentillesse de sa voisine tel un mourant s’accrocherait à la vie.

—Vous m’auriez posé la question hier, j’aurais répondu par l’affirmative mais je dois admettre que je suis davantage dans l’appréhension, aujourd’hui. Mais vos mots me redonnent espoir.

—Oh c’est normal, le premier jour dans un nouveau travail est toujours angoissant. Mais je ne m’en fais pas trop pour vous, vous avez l’air si intelligente ! Vous saurez plaire aux enfants, j’en suis sûre !

—Vous êtes aimable… J’espère surtout qu’il y aura des enfants en classe.

—Si j’avais eu la chance de pouvoir aller à l’école, vous pouvez être certaine que j’y serais allée ! Mes parents m’ont obligée à rester à la maison pour m’occuper de mes frères et sœurs, et aujourd’hui je le regrette. Ne laissez pas les familles de Middleton faire la même erreur. Ne pas savoir lire ou écrire, c’est si handicapant…

Son discours réchauffa le cœur de Grace. C’est exactement pour cette raison qu’elle avait choisi d’être institutrice.

—Je vous remercie pour vos encouragements. Je vous promets que je ne me laisserai pas faire et que j’irai voir chaque famille s’il le faut pour les convaincre de me confier leurs enfants. Je partage complètement votre opinion.

—C’est bien, vous êtes une femme avec du caractère. Je sens que nous allons bien nous entendre.

Grace sourit. Elle en était également persuadée.

Elle termina son petit-déjeuner avec un peu plus d’entrain, Mrs Kindley joignant ses efforts à ceux de la serveuse pour remonter le moral de la jeune femme. Celle-ci se resservit une tasse de thé et quand elle se sentit prête, elle attrapa son sac et ses copies, et se dirigea avec assurance vers l’école du village.

Quand elle approcha de l’édifice, son cœur se mit à cogner bruyamment dans sa poitrine. Avec toutes ses inquiétudes, elle en aurait presque oublié l’essentiel. Ça y est… Elle avait sa propre école, et bientôt, elle ferait classe à ses élèves. Sa gorge se noua et elle tenta de camoufler son émotion derrière son sourire béat.

Elle approcha de la porte principale et l’ouvrit en grand, apportant ainsi la dernière vague de lumière pour emplir de chaleur la salle. A l’intérieur, plusieurs tables et chaises en bois s’alignaient devant un large bureau et un tableau noir. Exactement comme elle l’avait rêvé.

Elle entra dans la salle, arrangea ses affaires sur son bureau et écrivit son nom bien lisiblement à la craie. Elle frotta ses mains avec satisfaction. Elle était prête.

Elle se retourna alors devant sa classe encore vide et toute son anxiété refit brutalement surface. Comment devait-elle les accueillir ? Assise ? Debout ? Au fond de la classe ? Devant ? Et si personne ne venait ? Et si tout cela n’avait été qu’un rêve fou et irréalisable ? L’horloge indiquait presque neuf heures et toujours personne en vue. Mon Dieu. Monsieur Lawford avait raison. Personne n’allait venir. Et alors que ferait-elle ?

N’y tenant plus, elle décida finalement d’aller se poster à l’entrée du bâtiment pour accueillir les plus courageux. Alors qu’elle remontait l’allée, des bruits de pas se firent entendre au-dehors et le palpitant de Grace se mit à bondir encore plus fort dans sa poitrine.

Lorsqu’elle arriva à l’extérieur, elle resta muette de stupéfaction.

—Bonjour, Mademoiselle Charley. Je vous présente Jack et Lily, les petits-enfants de mes voisins. Ils viennent pour leur premier jour d’école.

Todd Lawford se trouvait face à elle, l’œil rieur. Jamais elle n’aurait cru qu’elle le verrait aujourd’hui. Elle avait du mal à cacher sa surprise…

—Bonjour les enfants, soyez les bienvenus. Je vous en prie, déposez vos affaires dans l’entrée et asseyez-vous aux premiers rangs. J’arrive tout de suite.

—Oui, Madame, répondirent en chœur les enfants.

Le garçon n’avait pas plus de sept ans, et la jeune fille devait en avoir douze.

—Je ne sais pas quoi dire… souffla-t-elle en se tournant vers le fermier.

—Si vous êtes aussi têtue que ce que j’ai entrevu hier, alors demain, ils seront plus nombreux.

Son sourire était ravageur, et Grace eut du mal à savoir si son propre sourire était lié à sa reconnaissance ou à autre chose. Sans un mot de plus, il se retourna et il partit.

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